Dans son essai désormais classique, Qu’est-ce qu’une nation? (1882), Ernst Renan met en évidence les contributions centrales de la mémoire et de l’oubli collectifs à l’éveil d’une conscience nationale. Cent ans plus tard, la mémoire est devenue un objet d’examen qui attire encore aujourd’hui un vif intérêt chez les chercheurs dans des champs comme l’histoire, les études germaniques et du cinéma. Alors qu’Alon Confino a examiné comment les Allemands cherchaient à oublier et à se souvenir du passé nazi après 1945, des historiens comme Reinhard Koselleck et Rudy Koshar, mais aussi des spécialistes en littérature comme Ulrich Baer, Marianne Hirsch et James Young se sont concentrés sur les « médias de la mémoire » et sur des moments publics comme des « artefacts » de mémoire, en s’inspirant notamment de la notion de « lieux de mémoire » de Pierre Nora. La question de la mémoire collective et de son rôle dans l’expression de la responsabilité allemande de la Shoah figurait aussi au premier plan lors du « Historikerstreit » ouest-allemand des années 1980, tandis que la réitération récente de ce débat, le soi-disant « Historikerstreit 2.0 », a relevé tant la fragilité que l’implacabilité de la culture mémorielle allemande. Par ailleurs, dans le tumulte accompagnant l’unification allemande, d’anciens citoyens est-allemands font prévaloir la notion d’ostalgie, une certaine nostalgie du passé est-allemande, afin de valoriser de manière positive des aspects de ce passé – sa culture matérielle, un esprit communautaire – vis-à-vis d’un avenir incertain dans cette Allemagne unie, un sentiment également évoqué dans le film Au revoir Lénine!
Des recherches récentes ont souligné comment les mémoires collectives sont « produites » : à travers la littérature, les films et la télévision, mais aussi dans l’organisation des musées et dans le développement des cultures mémorielles, allant de l’érection des statues à la dénomination des bâtiments et des rues. De même, les événements de ces dernières années ont fait mieux comprendre comment la mémoire, ou du moins des revendications mémorielles, peuvent être et sont politisées, comme en témoignent les controverses autour de l’organisation du musée de la Seconde Guerre mondiale à Gdansk, les disputes entourant des statues et des projets immobiliers, comme la démolition du Palast der Republik à Berlin et la reconstruction de son Stadtschloß, ou encore les débats houleux sur l’antisémitisme à la documenta 15.
Pour cette séance, nous vous invitons à réfléchir sur le concept de mémoire dans l’Europe centrale, et ce, d’un large éventail de perspectives. Les exposés de position pourraient, par exemple, considérer comment des auteurs et des cinéastes ont utilisé la mémoire comme sujet ou élément de structure dans leurs projets créatifs. Ou bien, ils pourraient examiner le développement et l’incidence d’une culture mémorielle spécifique : des expériences des vétérans (des Guerres de libération, de la Première ou de la Deuxième Guerre mondiale) aux mémoires de l’exil et de l’expulsion, des périodes de dépression économique ou de prospérité aux époques de dictature et de persécution. Autre possibilité : se pencher sur les pratiques et la politique de la commémoration publique, comme la création de musées ou même l’organisation d’expositions ou l’établissement de jours de fête. Quels récits sont créés? Comment? Avec quels objectifs? Aussi, les exposés pourraient considérer, à l’instar de Pierre Nora, un lieu de mémoire particulier en Europe centrale : des lieux spécifiques (p. ex. le Wartburg, la Cathédrale de Cologne, le Viktor-Adler-Hof, Teresienstadt); des concepts ou des institutions (comme le Grundgesetz); des espaces (les Sudètes, la Haute-Silésie) ou même des chants populaires ou des habitudes alimentaires. Les exposés pourraient également porter sur des débats récents, comme ceux entourant la traduction en allemand de l’étude Multidirectional Memory de Michael Rothberg. De même, ils pourraient aborder des questions méthodologiques, comme la relation entre histoire et mémoire ou les défis que l’étude et la « représentation » de la mémoire représentent pour un chercheur. Enfin, les exposés pourraient présenter une réflexion sur la mémoire et sa pertinence pour des cultures d’émotion publique en Europe centrale, hier ou aujourd’hui.