SOLIDARITÉ

Depuis le XIXe siècle, avec l’appel de Karl Marx à vaincre le conflit concurrentiel parmi les ouvriers au nom de la lutte internationale des classes, la notion durkheimienne d’une solidarité mécanique et organique précipitée par la division du travail et le concept d’aide mutuelle de Pyotr Kropotkin, l’idée de solidarité inspire et hante depuis le l’imaginaire social et culturel. Même aujourd’hui, les appels à la solidarité s’avèrent omniprésents, jouant un rôle prépondérant dans la gestion des crises comme la pandémie de la COVID, la crise énergétique ou l’invasion russe de l’Ukraine. Des sociétés sont appelées à manifester leur solidarité non seulement par la présentation de symboles, comme les drapeaux ukrainien et arc-en-ciel, mais également par des actions concrètes qui touchent la vie quotidienne : participer aux campagnes de vaccination de masse, se serrer la ceinture, baisser la température des pièces de la maison.

Comme Heinz Bude l’a affirmé de manière provocatrice, l’idée de solidarité a connu une renaissance qui évoque le fantasme d’une origine humaine commune ainsi qu’un but qui ne mobilise plus la solidarité (seulement) afin de penser aux classes, au genre, à la race ou à la nationalité. Par ailleurs, des chercheurs comme Donna Haraway ou Bruno Latour ont élargi le langage de la solidarité ainsi que de ses revendications, en soulignant la présence physique de tout organisme vivant : animaux, plantes, microbes. Les activistes des droits de la personne réclament la solidarité avec des groupes marginaux ou persécutés ; « Black Lives Matters » fait appel à la solidarité pour promouvoir l’égalité raciale. Les mouvements syndicaux revendiquent la solidarité des ouvriers, des militants exigent la solidarité pour promouvoir une justice climatique à la fois générationnelle et géopolitique, tandis que les défenseurs des droits des animaux en appellent à la solidarité pour diminuer la souffrance des non-humains. Aussi, les spécialistes des études de la mémoire s’appuient de plus en plus sur la notion de solidarité dans l’espoir que des mémoires transnationales de la violence historique et de la souffrance favoriseront de nouvelles formes contemporaines d’internationalisme et de solidarité.

Dans le même temps, en dépit des aspirations émancipatrices des activistes libéraux, bourgeois et gauchistes, une sorte de solidarité de groupe exclusive a saisi le populisme de l’extrême droite. Tout en exploitant des crises économiques et géopolitiques pour miner la confiance envers les causes libérales et les institutions démocratiques, des groupes xénophobes, chauvinistes et nationalistes défendent une solidarité d’exclusion qui nourrit la peur de divers « autres ». Pour cette séance, nous favorisons des exposés de position qui explorent les dimensions historiques, sociopolitiques et culturelles de la solidarité ainsi que ses points de pression dans le contexte de l’Europe centrale, et ce, d’une grande diversité de points de vue. Les communications pourraient se pencher sur des mouvements ou des expressions de solidarité sur leur arc historique ou examiner des instanciations contemporaines de la solidarité nationale, transnationale ou transculturelle. Ou bien, elles pourraient porter sur des théories ou des pratiques de la solidarité (y compris les types de communautés ou relations qui sont imaginés ou construits), ou traiter des expressions ou représentations artistiques, littéraires ou cinématographiques de la solidarité. Enfin, les exposés pourraient aborder le vocabulaire politique et culturel de la solidarité (instrumentalisé) ou explorer les possibilités d’une solidarité transnationale et transculturelle construite à travers des mémoires de souffrance partagées.